| Mai 1997, dans Rock & Folk par Antoine de Caunes |
| A l’heure de sa remise sur orbite rock avec la reformation du légendaire E Street Band et d’un nouvelle album attendu cet automne, le Boss, qu’une nouvelle génération a découvert via "The Street Of Philadelphia" (la chanson aux quatre Grammies) et un récent "Greatest Hits" (quatre semaine numéro 1 aux Etats-Unis), parle en exclusivité mondiale à Antoine de Caunes et nulle part ailleurs qua Rock&Folk. L’ex-futur du rock a-t-il encore un avenir au pays de Tupac Shakur et Offspring ? Réponse à cette question et à un millier d’autres ci- après. Avec Manoeuvre, jusqu'à la dernière seconde, on n'osait pas y croire. Ça semblait vraiment trop beau pour être vrai. Un concert surprise de Bruce avec le E Street Band reformé ! Dans un minuscule studio du building Sony de New York. Le 4 Avril à 20h30 pétantes. Mais enfin, comme il fallait bien que quelqu'un se dévoue et que de temps en temps un rêve ou deux se réalisent, on ne s'était pas fait répéter deux fois la proposition. Vrille Cosmique Le
temps de le dire, on était dans l’avion. Et y eut-il eu grève
que nous aurions répété l'exploit de Guy Delage traversant
la Grande Mare à la nage, avec ou sans palmes. Et le soir dit,
avec une bonne heure et demie d'avance sur l'horaire indiqué, nous
étions là, devant la scène, en position d'arrêt,
la narine frémissante comme deux bons vieux chiens de chasse guettant
l'envol du colvert dans les roseaux sauvages. Ça ne ressemblait
pas à une blague : sur la scène en question, nos yeux de
connaisseurs identifièrent en moins de temps qu'il n'en faut à
Julien Lepers pour déchiffrer une question : la batterie Ludwig
élémentaire de Max Weinberg, le Hammond de Danny Federici,
le ténor de Big Man, le piano grande queue de Roy Bittan, la basse
rouge de Garry Tallent, les pédales d'effets de Nils Lofgren d'autant
plus reconnaissables que Nils Lofgren en personne était en train
de les régler - et bien sûr, mais bon sang, la Fender Telecaster
57 du Boss lui-même. Le petit studio se remplit de ses deux cents
occupants. La tension monte. Des cameramen s'affairent autour de leur
matériel. Les types des lumières grimpent dans les cintres,
les murmures deviennent grondements, la scène se vide de ses derniers
roadies, la lumière s'éteint et... et... "Ils"
arrivent. Comme je vous le dis. Nonchalamment, le sourire aux lèvres,
avec Bruce, tout saboulé en noir, arborant une petite barbe genre
biker. Là, à deux mètres de nous. Nos coeurs font
boum-boum, nos mains font clap-clap-clap, nos voix s'étranglent
et Bruce fait "Hi, I'm in a mellow mood!". Pas nous ! Il empoigne
une acoustique, enfile son porte-harmonica, jette un coup d'oeil amical
à Miami Steve - Manoeuvre manque de tomber dans les pommes - plus
pirate-bab que jamais, et c'est parti. Les quatre inédits du "Greatest
Hits" défilent : "Blood Brothers", "Secret
Garden", "This Hard Land" et "Murder Incorporated".
A la fin du troisième, tandis que Miami plaisante sur la stabilité
de son tabouret ("C'est un tabouret Sony d'occase"), Bruce attrape
sa Fender en indiquant à Lofgren qu'il lui concède le premier
solo et, comme s'il venait de se faire mordre par un serpent a sonnettes,
il lance le riff de "Murder inc", de toute évidence le
morceau idéal pour ouvrir ses futurs shows. Et là c'est
le bonheur, la machine E Street gronde au grand complet et quand Bruce
part en vrille sur un implacable solo final, on est au moins sûr
d'une chose, c'est que si l'Exorciste a fait un tour par chez lui, il
a raté son coup. Ça ne l'empêche pas de nous expédier aussitôt un "Streets 0f Philadelphia" beau à en faire éclater en sanglots Paul Touvier, avant de s'approcher du micro pour demander ingénument : "Any request ?" Brouhaha. Avalanche de propositions "Rosalita", "Glory Days", "My Hometown", "Fire", "Besoin De Rien, Envie De Toi", "Dancing in The Dark". Il se marre et met tout le monde d'accord en attaquant "Prove It AlI Night". Et on sait que dans sa bouche, ce genre de promesse est généralement tenu. Quand Clarence Clemons se lance dans son chorus, ce sont deux cents coeurs qui chavirent, emportés par les barrissements d'éléphant de son ténor. Deux cents coeurs qui, la minute suivante, se résument aux deux de "Two Hearts", qu'il enchaîne en partageant fraternellement son micro avec Miami Steve. Vu comme ça, d'aussi près, à deux mètres d'eux, on a l'impression d'être sur le capot d'une formule 1 lancée à fond la caisse. Ou au Stone Pony d'Asbury Park, là où les E Streeters venaient de temps à autre faire une visite surprise à des habitués qui ne s'habituèrent jamais. Break. Vingt minutes plus tard, on remet le couvert. Comme ce mini concert est enregistré, ils s'excusent (!) d'avoir à refaire les cinq premiers titres pour le réalisateur. On pardonne. Et puis Bruce tombe la veste. De toute évidence, il n'a pas arrêté de pousser la fonte, à en croire son torse de taureau. Mais c'est qu'il en faut, du jus, pour sortir la version de "Darkness On The Edge 0f Town" dont il nous fait alors cadeau, juste pour le plaisir. "Bobby Jean" déboule dernière, sans prévenir, avec sa mélancolique gaieté, son électrique nostalgie. On sort les mouchoirs en le suppliant de continuer. Il ne se fait pas prier longtemps et demande qu'on lui apporte séance tenante "le big book". De fait, il s'agit d'un classeur épais comme l'intégrale de Balzac où sont consignés tous les textes de toutes ses chansons. Après
l'avoir feuilleté d'un air faussement distrait et avoir donné
deux ou trois indications à ses petits camarades, c'est d'un seul
coup la charge de la brigade légère. Mise Au Point Antoine de Caunes : La première fois où je t'ai rencontré, c'était au Madison Square Garden, en 78. Garland Jeffreys m'avait amené backstage pour te dire bonjour... Bruce Springsteen : Non ? Hmmmmm... Exact ! Exact ! Garland ? Que devient-il ? As-tu son numéro de téléphone ? (à la cantonade) Apportez-moi de l'eau, et si par hasard il y a une bière avec, c'est pas de refus...
(Installation, on apporte... juste de l'eau. La bière, de la Rolling
Rock sera amenée après) Un ingé-son fixe les micros
cravates, mais la bande tourne déjà... Antoine de Caunes : Six interviews en deux jours, c'est pas trop crevant ? Bruce Springsteen : C'est okay. Je parle rarement. Une fois par an, alors là je m'en fous. Je suis en train d'écrire et, en fait, ce cirque promo m'aide presque à m'y retrouve ; à voir où j'en suis... C'est pas grave... Antoine
de Caunes : Si, en fin d'interview, je te demande trois quatre
mots en français, tu les as? Antoine de Caunes : Très bien, "merci", "au revoir", ça me va! Bruce Springsteen : J'essaierai (rires)! (La cabine son demande qu'on teste les micros.) One, twooo, threee... One two, testing one.. Voix du réalisateur : Okaaaayyyyy... Fermez les issues, silence plateau, nous sommes heureux, ça tourne! Interview Antoine
de Caunes : Bruce, je sais que tout le monde t'a posé la
question et excuse-moi de commencer avec ça, mais bon, c'est une
telle surprise, pourquoi reformer le E Street Band ? Pourquoi? Antoine
de Caunes : Quelles ont été les réactions
des E Streeters ? Surprise? Antoine de Caunes : Et la question est posée : ces retrouvailles vont durer combien de temps ? Y aura-t-il cet album sombre en solo, ou un disque et une tournée avec le E Street Band ? Bruce Springsteen : Mon disque solo n'est pas achevé. C'est quelque part entre "Human Touch" et "Tunnel 0f Love ". Je ne sais pas vraiment Si c'est sortable. Idéalement, j'aimerais le sortir, puis aller enregistrer avec les gars, avec le E Street Band. Antoine
de Caunes : Une tournée avec eux est-elle envisageable? Plaisir Antoine
de Caunes : Moi, ce qui me reste deux jours après le tournage
télé de l'autre soir, c'est ton plaisir évident,
ta joie de rejouer avec eux... Antoine
de Caunes : Ça t'avait manqué ? Murder Antoine de Caunes : J'aimerais revenir sur les inédits du "Greatest 'lits". On sait que "Murder Incorporated" avait été composée pour "Born in the USA". Les fans disent que des chansons de ce calibre, tu en as laissé des centaines au placard, on parle ici ou là de deux ou trois cents inédits, c'est vrai ? Bruce Springsteen : Il n 'y en pas autant, non je ne crois pas (rires). Mais il y en a quand même des tas dans les cryptes. On a fait des recherches récemment et, c'est sûr qu'un jour on pourrait en faire un album spécial, une collection d'archives... Le cas de "Murder inc" est spécial. On l'avait enregistrée, mixée puis enlevée au dernier moment de "Born". On pensait en faire une face B. Des copies pirates ont circulé et c'est un titre que nous n'avions jamais joué en concert. Pendant une tournée, j'ai ce souvenir très net d'un fan qui nous suivait de ville en ville. Il était toujours planté dans les premiers rangs avec une grosse pancarte de carton sur laquelle on lisait: "Jouez Murder Inc !" De fait, on ne l'a jamais jouée en public, mais l'image était restée jusqu’au dernier moment. La version que l'on entend sur le "Greatest Hits" est la seconde prise. On en a fait trois et ça sonnait aussi frais que si je venais d'écrire ça la veille ! Il y a plein de chansons film noir; chansons d'imagerie western, chansons d'amitié, chansons de durs à cuire très années 40, pleines malgré tout d'optimisme, tout ça dans les cryptes... Antoine de Caunes : "Murder Incorporated", titre écrit il y a douze ans, sonne absolument contemporain. Pourquoi ? Bruce Springsteen : J'écrivais "Nebraska" en même temps que les premières chansons de "Born In the USA". Au départ on prévoyait un double-album avec le matériel de ces deux disques. Mais lorsque j'ai essayé d'enregistrer "Nebraska" en studio avec le groupe, ça n 'allait pas. C'était beaucoup plus intense si je faisais ces titres tout seul avec un magnéto dans ma chambre. Donc on a séparé les deux projets. D'ailleurs il y a une version acoustique de "Born In the USA", cette chanson a commencé comme ça, je pensais la mettre sur "Nebrasha". Bon, alors, pourquoi "Murder" sonne aussi contemporain? C'est que nous sommes dedans, en plein dedans! Je veux dire, on accepte tous les jours le sacrifice de jeunes vies, c'est, dirait-on, le prix normal à payer pour faire du bizness ! Et tout le monde, tous les citoyens marchent dans la combine du crime organisé. Or il y a douze ans, je faisais tournicoter ces petites idées dans ma tête, mais depuis, ma vision est devenue réalité ! La violence urbaine, le gouffre entre les riches et les pauvres aux USA (spécialement à Los Angeles) est devenue un fait accepté, banal ! On voit chaque semaine des femmes enceintes se faire buter; et personne ne dit rien, c'est un fait divers à classer. Des gamins se tirent dessus en pleine rue, tout le monde trouve ça normal, "City Life". Ces dix dernières années ont été terribles, cette chanson pessimiste est devenue réalité quotidienne, alors pourquoi ne pas la sortir ? Antoine de Caunes : Comment te vois-tu dans un monde rock en pleine mutation, tiraillé entre les mouvements grunge et gangsta-rap? Où se situe Bruce Springsteen ? Te poses-tu seulement la question ? Bruce Springsteen : Je n’ai jamais été dans aucune catégorie. Et pour cause je joue la même musique depuis mon premier album. Je n'ai jamais suivi aucune mode. Suis-je démodé ? J'ai aimé beaucoup de musiques, beaucoup d'autres artistes, mais ça n'a rien changé à ma musique. Un peu bizarrement, j'ai toujours été en dehors du "music business". Dès mes débuts, j'avais mon idée sur ma musique. Elle devait sonner comme cela, refléter la vraie vie de vrais gens, et j 'en suis toujours resté là (rires). En fait c'est à vous, les journalistes, de me dire où je suis, ou j'en suis, si ce que je fais est démodé. Moi, je peux te dire que j'en suis à un stade précis de ma vie. J'ai derrière moi des albums qui constituent une espèce d'oeuvre. C'est mon travail, il pose des questions. Je me sens comme un réalisateur de cinéma. Bon, Untel a fait tant de films, voilà, on les connait, bout à bout est-ce que ça fait une oeuvre ? Moi, j'écrivais des chansons, j'imaginais des personnages de durs. Ils avaient tous des voitures. Ohay, t'as ces bagnoles, où vont-elles aller ? Mes personnages avaient 25 ans, ils en ont aujourd'hui 45. Ils vont devenir quoi ? Le monde change quand tu as 45 ans. Tu découvres tes limites. Tout se complique. Tes relations amoureuses se compliquent. Eh oui. Quand tu as 25 ans, le monde est ouvert, il te semble qu'il t'appartient, que tout est possible. C'est comme ça que ça doit être. Tu vieillis, tes rêves d'adolescent ne changent jamais, mais en même temps, pour ne pas devenir dingue, tu dois accepter plein de limitations de toutes sortes. Le fric et le succès n’ont rien à voir là-dedans. A mon avis, c'est une loi fondamentale. Tu ne peux pas réussir ta vie sans accepter tes limites, qu'elles soient financières, morales... Moi, j'ai envie de continuer du mieux que je peux... Lucky Antoine
de Caunes : Avant-hier soir, tu nous as refait "Darkness",
"Thunder Road". Une chanson comme "Born to Run" a-t-elle
aujourd'hui le même sens pour toi qu'en 1974 ? Antoine de Caunes : Il y a quelques années, dans une rare interview accordée à"Rolling Stone" pour la sortie de "Lucky Town", tu disais te sentir "au sommet de tes capacités créatrices". Est-ce toujours vrai aujourd’hui ? Bruce Springsteen : J'attends le jour où l'artiste à qui on pose cette question décrétera : "Non, je baisse, je décline, je ne suis plus que l'ombre de moi-même !" (rires). Tu sais, on en revient à ce temps qui passe et qui change. Et ce n'est pas un sujet facile. "Thunder Rond" est une chanson vieille de vingt ans et certains disent que c'est ma meilleure chanson ! Moi, je penserais plutôt à "My Beautiful Reward", mais bon... quelque part, au fond de moi-même, je me sens toujours excité par "la suite". Et que les critiques décident ! Antoine de Caunes : A la fin de la gigantesque tournée de 180 concerts après "Born in the USA", tu disais être satisfait de ta musique, consterné par ta vie personnelle. Est-ce que ta vie s'est améliorée ? Bruce Springsteen : Yeah! C'est un truc énorme, énorme. Crois-le ou pas, ça m'aura pris dix ans, oui, dix années de boulot pour pouvoir oser dire ça. Fin 85, j'ai senti qu'il fallait avancer dans cette direction. Bon, j'avais fait une chanson, un tas de gens l'avaient aimée, mais c'était pas voulu. Tiens, je me souviens de la nuit où on a enregistré "Born in the USA". Il s'est passé un truc dans le studio cette nuit-là. Le temps s'est arrêté. On s'est regardé et j'ai senti que je tenais une chose qui arrive à un artiste une fois tous les dix ans. La façon dont le groupe avait joué, ma voix, tout s'emboîtait impeccablement, c'était une surprise totale, oui, je savais que c'était énorme. C'était un pur coup de hasard ! Passé le choc initial, j'ai su que je tenais la chanson que je rêvais d'enregistrer depuis l'âge de quatorze ans. Je savais ce qui viendrait avec, j'étais prêt. Je suis un fan de musique pop, au sens populaire, qui rassemble plein de gens perdus. Mes racines musicales sont des musiques qui ont toujours rassemblé les gens. Par exemple, tu es gamin, tu fais partie d'un gang, mais les disques Motown... Hey ! Je n 'ai jamais rien su de la carrière folk de Bob Dylan, seulement "Lihe A Rolling Stone", ça mettait tout le monde together C'est dans cette catégorie que je voulais boxer : J'ai toujours pensé que le rock était un phénomène de masse. "Born in the USA" était mon ticket. Chaque musicien est le produit de tous les musiciens qui ont joué avant lui. Ces musiciens d'antan, tout le monde a sa petite idée dessus. "Oh, Elvis, oui à ceci, mais non à cela"... Ce qui a marché, ce qui a foiré... Tous les musiciens d'antan forment une carte. Pour celui qui sait lire la carte, il n 'y a qu'une chose à faire ensuite : dessiner son morceau du territoire. Que pouvais-je apporter en mon temps ? J'avais la soul en moi, et j'avais ma petite idée du rock 'n 'roll. Le problème du rock 'n 'roll, c'est que plus son public grossit, plus la musique y perd. Moi, je voulais savoir : on va perdre quoi ? Gagner quoi ? Quel est le prix à payer artistiquement, personnellement ? Ça y est, j'allais tester mes limites et "Born in the USA" serait mon véhicule. Ce coup-là, je serais définitivement inscrit sur la carte. J'ai eu plusieurs fois la main. J'ai eu de la chance, à l'âge de 25 ans, puis à l'âge de 35, j'ai réussi des coups majeurs. Sauf qu'à la fin de l'expérience "Born in the USA" (qui fût tout à fait réjouissante) tu te retrouves tout seul, et effrayé, et déboussolé et, bon, hey, tu fais quoi ? Tu dois penser à ta vie. J'ai pris du recul et j'ai écrit sur des sujets auxquels je n 'avais jamais pensé et j’ai écrit "Tunnel Of Love". Tu parles de l'homme, de la femme, de leurs relations, des transitions. Tu reviens sur terre. Depuis dix ans, je travaille dans cette direction "lucky Town" était un grand espoir. J’arrivais à parler de la joie, du bonheur; du couple. C'était un disque important pour moi. Hey, j'ai une femme, des enfants et, en plus, j'arrive à sortir un disque... C'était l'idée. Je voulais travailler d'autres choses aussi... Ce que je projetais sur scène, mon image auprès des fans... Mania Antoine
de Caunes : On dit que lorsqu'un musicien trouve le bonheur du
foyer, il n'a plus besoin de satisfaire son public, plus besoin de public
du tout Qu'en penses tu ? Antoine de Caunes : Kurt Cobain s'est suicidé il y a un an aujourd'hui. Est-ce une réaction à ce système, peux-tu comprendre ce geste désespéré? Bruce Springsteen : Quand tu es jeune et que tu n'as pas encore réussi à construire des barrières de défense personnelle, toute cette affaire devient extrêmement embrouillée. Au début, on en prend plein la gueule, mais c'est okay Plus ça va, plus ça se complique. L'artiste a la sensation qu'il se fait arracher des lambeaux de lui-même par le système. Alors le public là-dedans est comme le complice d'un crime : l'artiste a commencé à s'arracher des lambeaux d'âme, à les jeter aux fans. Soudain, c'en est trop, l'artiste voudrait qu'on lui foute la paix. Mais ce n'est pas du tout la règle du jeu, non (rire triste). Il n 'y a pas un bouton sur lequel on pourrait appuyer pour arrêter cette dynamique. Et dès qu'on commence à donner; ça devient un phénomène incontrôlable qui a sa vie propre. Il y a des choses qu'on adore, des choses qu'on n'aime pas du tout. Et des trucs commencent à te revenir en pleine gueule. L'artiste peut se briser psychologiquement. En plus, dans le cas Cobain, on parle d'un type jeune qui arrive d'une communauté par définition "alternative". Soudain, il se retrouve mainstream, au panthéon, mais de l'autre côté de la barrière ! Hey, tu demandes qui tu es ? Qui est le vrai ? Tu voulais cette adulation, ce public, tu pensais que tes chansons méritaient tout cela, mais toi, là-dedans ? C'est dur; c'est un stade terrible à dépasser Et tu peux perdre toute perspective parce qu'il y a plein d'avantages merveilleux qui viennent avec la gloire, attention ! Alors tu grandis en public. On t'éreinte, on te juge. Tu es génial, le lendemain tu es nul, tu es grandiose, puis terminé, fini, génial à nouveau... Tu t'y perds! Antoine
de Caunes : Randy Newman a écrit cette chanson, je ne sais
pas Si tu t'en souviens, il disait: "je voudrais être le Boss,
rien que pour une journée" (rire général). La
"Boss-mania", tu voudrais que ça recommence ? Antoine
de Caunes : Jonathan Demme a déclaré dans le journal
anglais "Mojo" que, depuis le tournage du clip de "Streets
0f Philadadelphia", il rêvait de te faire tourner un long métrage. Bruce Springsteen : Hey, pourquoi pas ? Non, en vingt ans, on m'a proposé plein de scénarios, certains très bons mais, à l'époque, je me sentais déjà bien assez sous le feu des projecteurs comme ça, et j'avais assez de mal à garder le simple contrôle de ma musique. Aujourd'hui, pourquoi pas ? J'ai envie de faire plein de choses. Antoine de Caunes : Tu as fait l'acteur déjà... oui, le clip "I'm On Fire"... Bruce Springsteen : (rires) Si l'on peut dire ! Enfin Si tu vois ça comme ça... C'est flatteur ; mais tu sais... ma musique a toujours été influencée par le cinéma autant que par d'autres musiques. J'ai beaucoup appris dans les films de gens comme John Ford. Eh oui, en Amérique tu grandis sous cet écran géant du cinéma, et pour tout artiste américain c'est une influence énorme, énorme... Antoine
de Caunes : Bruce, tu es souvent venu en France, peux-tu nous dire
quelques mots en français ? |
PROPOS
RECUEILLI PAR ANTOINE DE CAUNES |